L’AFAAD à la rencontre d’une éleveuse au cœur de la Creuse

Témoignage éleveuse pour l'AFAAD

Une rencontre tout en douceur et en sensibilité auprès de Stella Buccintoro, éleveuse de bovins de races Hereford et Angus, mais aussi de chevaux arabes et de poneys Shetlands, dans les prairies verdoyantes de la Creuse.
Stella nous raconte sa vie d’éleveuse, son quotidien, l’amour qu’elle porte à ses animaux et à la nature, ses inquiétudes concernant les conditions d’abattage, ce dont elle a été témoin notamment concernant les conditions de transport de ses bêtes. Une véritable immersion dans le cœur d’une éleveuse qui place bien au-dessus de la rentabilité, le bien-être de ses animaux.

1) Stella, pouvez-vous nous présenter votre ferme, votre quotidien auprès de votre troupeau, votre travail d’éleveuse?

« Ma ferme est une ferme en élevage agriculture biologique, c’est un élevage de bovins allaitants Hereford et Angus, mais aussi de chevaux Arabes et poneys Shetlands. A côté j’ai évidemment des volailles certaines « cous nues » et d’autres, pondeuses, puis des « bêtes à oreilles papillon » (ce sont des cousins du lièvre, mais domestiqués).
J’ai également deux anciennes vaches laitières de race Normande, qui chez moi gardent leurs veaux, et continuent à donner du lait. Elles donnent du lait soit pour des adoptés pour compléter leur lait maternel, soit pour nous donner un peu de lait pour la famille. J’effectue la traite selon différentes méthodes en fonction de la quantité souhaitée : soit à la main, (c’est très dur physiquement), soit à la trayeuse uni-place portative. Ainsi, nous buvons du lait à l’occasion quand il y en a assez pour nous. C’est du lait frais, c’est exquis, nous en faisons des plats, des fromages, des gâteaux etc… et malgré cela, les vaches allaitent leurs bébés et leurs adoptés, elles sont nourrices en troupeau, et sont vraiment adorables.

J’ai choisi des races anglo-saxonnes pour leur caractère docile, l’absence de cornes, et leur facilité de vêlage. Pour les équins je n’ai que des lignées rares : les arabes viennent des dernières importations de chevaux bédouins, ceux qu’ils se gardaient comme préciosité, et des Shetlands issus des généalogies ancestrales de l’élevage Shetland.
Mes chevaux ne sont pas à consommer, ce sont des chevaux de sport et des poneys de loisirs que je valorise en course, en trec, en rando, en attelage, en loisir, en spectacle…
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J’élève réellement en plein air, et les animaux sont toujours dehors, les chevaux sans couvertures, mais toujours avec assez d’abris à disposition pour tous les animaux.
Les bovins et les chevaux vivent en troupeaux, les bovins par races (tout en ayant le sevrage de la race voisine à gérer par les « nounous » ou le sevrage avec les poneys) et les chevaux par sexes, juments et étalons en troupeaux séparés, sauf lors des mises à la saillie.
Mes veaux naissent dehors (sauf la nuit), pour ce qui est des poulains, je surveille à la caméra depuis ma chambre car jadis je dormais dans l’auge en pierre, mais j’avais beaucoup trop froid.

Mes animaux mangent l’herbe de la maison : le foin et l’orge que l’on récolte, mais aussi l’orge-pois en farine pour les bovins en hiver, et l’orge aplatie pour les équins. De temps à autre, comme pendant cette année 2015 très dure pour nous, j’ai du acheter 10 tonnes d’orge et 75 tonnes de foin bio externe.

IMG_2174Au niveau alimentaire, ils ont également des minéraux en saut et en bloc à lécher et ce, à volonté. Je leur administre les traitements antiparasitaires nécessaires en fonction de leur état, et des soins ponctuels en cas de soucis.
Je les nourris dehors quel que soit le temps. En hiver, c’est très dur, autant pour nous que pour les bêtes, qui en ce moment sont par exemple dans la boue malgré le raclage que nous faisons pour leur éviter l’enlisement. L’eau ruisselle en nappe de boue et nous empêche de leur donner un espace assez correct à mes yeux. Du coup, j’ai aménagé mes bâtiments afin de pouvoir leur offrir un abris à tous, surtout aux veaux qui souffrent du froid et de l’humidité.

Mes vêlages ont lieu du printemps à la fin de l’automne, en plein air et heureusement dans de vastes prairies verdoyantes agréables…
Mes bêtes sont câlinées, caressées, aimées, il est très rare qu’elles partent à l’abattoir, surtout après ce que j’ai pu observer concernant les transporteurs de bétail. Je préfère désormais emmener mon bovin moi-même pour lui épargner le stress de l’attente, et des gestes qui parfois sont beaucoup trop violents. J’ai été personnellement témoin de comportements inadmissibles et je fais toujours la chasse à ce genre de chose, même si cela dérange. Heureusement, il existe des transporteurs corrects et respectueux des animaux et je les en remercie, mais il sont trop rares!

Aujourd’hui ma ferme est proche du dépôt de bilan. Ceci s’explique essentiellement par les faibles prix proposés pour nos animaux, dont le marché est fortement biaisé. Personnellement, je ne vois pas comment élever mes animaux autrement, sinon ce ne serait pas « élever » ce serait juste « produire », sans âme et sans considération pour les bêtes.

Je soigne tous mes animaux sans aucunes différences. Ainsi, dès que je constate quelque chose d’anormal, je ne laisse jamais la situation s’envenimer. Malgré ces précautions, nous n’avons pas toujours la chance de pouvoir sauver tous nos animaux notamment lors d’attaques perpétrées par des chiens ou des hommes! Quoiqu’il en soit, j’ai toujours tenté de les sauver.

Toutes mes bêtes ont des noms, les bovins, les équins, les « bêtes à oreilles », les chats, les chiens…
J’aime les photographier et les filmer, cela me permet aussi de voir si il y a des changements d’états, de comportements. Je sais reconnaître toutes mes bêtes visuellement sans leur numéro de boucle, et les nommer par leurs prénoms. Je les vois tous les jours voire, plusieurs fois par jour et je manque rarement une naissance, souvent j’y assiste (discrètement) et je filme ou je photographie.

IMG_2340Je ne suis pas la seule à apporter un tel soin à mes animaux. Certes, nous sommes peu nombreux à traiter les bovins comme des poneys, mais heureusement il y en a, et cela est également le cas dans certains élevages de porcs ou de volailles.
Il faut valoriser à tout prix cela auprès des consommateurs et du grand public, pour la sauvegarde de notre métier d’éleveur.

Aujourd’hui ma ferme est proche du dépôt de bilan. Ceci s’explique essentiellement par les faibles prix proposés pour nos animaux, dont le marché est fortement biaisé. Personnellement, je ne vois pas comment élever mes animaux autrement, sinon ce ne serait pas « élever » ce serait juste « produire », sans âme et sans considération pour les bêtes ».

2) Quel regard portez-vous en tant qu’éleveuse sur les conditions d’abattage de vos animaux? Quelle visibilité avez vous? Comment vivez vous cette étape?

 « C’est très très dur, pour ne pas dire atroce !
Souvent les tueurs ne sont pas correctement formés et les transporteurs sont trop régulièrement des brutes épaisses qui ne respectent pas les animaux, exception faite d’un transporteur me concernant. Après avoir constaté ces horreurs concernant le transport, j’ai décidé d’assumer moi-même le transport de mes animaux, et parfois de travailler avec le transporteur que j’ai identifié comme un bon transporteur. Je tente d’arriver en fin de « tuerie » de manière à ne pas laisser ma bête attendre et stresser. Dans mon cas, le trajet est doux, calme, tranquille.

Quelque chose me révolte : l’abattage se fait parfois, et contre notre volonté, sur la chaîne d’abattage dite halal. L’animal est alors égorgé vivant et là, je vous assure que la souffrance est immense et que la viande est immonde, dure, sèche.
Il est une réalité : quand les abatteurs mettent en route la chaîne d’abattage halal, cela prend du temps et parfois, pour économiser la mise en place au retour à la chaîne dite « classique », ils poursuivent sur la chaîne halal. Du coup, on a souvent beaucoup plus de bêtes tuées en halal qu’on ne le croit, il faut instaurer un réel contrôle sur cela !

Pour limiter le stress pré-abattage, certains amis à moi peuvent parfois, pour les porcs, mettre de la musique classique dans les zones de stockage pour éviter l’état de stress lorsqu’ils ont l’obligation de faire attendre les bêtes, c’est plutôt efficace.
10644826_302294856627702_3788259543414517921_nMe concernant, je tente de vendre à hauteur de 90% à la reproduction, et pour le faible pourcentage partant pour la production de viande, je fais au mieux, même si on ne peut éviter le moment ultime de l’abattage.
Quelque chose me révolte : l’abattage se fait parfois, et contre notre volonté, sur la chaîne d’abattage dite halal. L’animal est alors égorgé vivant et là, je vous assure que la souffrance est immense et que la viande est immonde, dure, sèche.
Il est une réalité : quand les abatteurs mettent en route la chaîne d’abattage halal, cela prend du temps et parfois, pour économiser la mise en place du retour à la chaîne dite classique, ils poursuivent sur la chaîne halal. Du coup, on a souvent beaucoup plus de bêtes tuées en halal qu’on ne le croit, il faut instaurer un réel contrôle sur cela !
Déjà que que je ne suis pas du tout favorable à l’abattage dit « conventionnel », mais plutôt favorable à la mise à mort par arme à feu, la mise à mort sans étourdissement me révolte.
Disons que l’étourdissement avec le matador est un moindre mal, c’est déjà beaucoup mieux que l’abattage rituel, qui à mon sens devrait être totalement interdit. C’est une barbarie, une ineptie, de la folie : je peux raconter ce que j’ai vu mais c’est tellement affreux !

Il y a des changements urgents à apporter dans les abattoirs, tant sur la formation des tueurs, que sur les cadences, la manipulation des animaux, la gestion du transport et de l’attente des animaux.
Et ne parlons même pas des abattages sans étourdissement que j’évoquais ci-dessus.

Personnellement, je mange que très très peu la viande que je produis, même mes « bêtes à oreilles ».
Je le fais surtout pour nourrir mes enfants.
En fait, je parviens à manger de la viande que très rarement, et encore moins celle que je produis. Je suis trop attachée à mes animaux, je n’ai pas la capacité de faire outre ».

3) Selon vous, comment pourrions nous améliorer les choses pour que les éleveurs puissent, avec le plus de confiance possible, travailler avec les abatteurs?

 « Déjà accepter de dialoguer, ce qui est rarement le cas !
Parler aussi à la Direction des Services Vétérinaires et former, comme il le faut, les transporteurs en leur apprenant par exemple le champ visuel des bêtes, la manière de guider un bovin, sa perception de l’espace etc… ou alors une solution plus radicale : les lobotomiser et leur mettre un cerveaux avec compassion intégrée !
Personnellement, j’ai souvent eu affaire à des gens insensibles qui ne peuvent admettre que l’on peut faire monter les bêtes sans les taper et les stresser.
Pour mener des bêtes il faut comprendre leur fonctionnement, leur sensibilité, leur perception, cela ne s’improvise pas.
Tous les personnels des abattoirs doivent également être rigoureusement formés ».

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4) Vous avez des enfants, comment parvenez vous à évoquer ce sujet de manière pédagogique tout en leur inculquant le respect de l’animal qu’ils voient naître et disparaître de la ferme?

 « Mes enfants adorent voir naître les animaux de la ferme, les accompagnent dans leur croissance, s’investissent beaucoup avec les chevaux, et comprennent bien tout le temps que je consacre aux animaux et que quelque part je ne passe pas avec eux. En outre, ils sont bien conscients que si je travaillais en dehors de la maison, ce serait encore pire car ils me verraient encore moins et devraient sans doute se lever plus tôt pour aller à la garderie le matin et aussi le soir, voir rarement l’impossibilité de les récupérer à temps et au niveau santé physique je ne pourrai jamais assumer un travail avec temps de trajet long de toute façon.

Les enfants aiment beaucoup ma viande, mes poulets, les œufs… Je suis d’avis qu’ils ont besoin de protéines animales, donc je leur fournis, ils ont une santé très fragile donc il ne doivent absolument pas être anémiés, je fais au mieux.
Malgré cela, nous consommons peu de viande vraiment très peu, la plupart des quelques animaux abattus ont été vendus en caissettes.

Il faut en parler, expliquer, être pédagogue, donner un sens aux choses et aux actes, leur donner une valeur.

Cela ne choque pas les enfants de voir les vaches devenir « steak », ils savent très bien qu’avant c’était la vache dans le pré. Bien évidemment ils n’ont pas vu la tuerie, je pense qu’ils ne s’en remettraient jamais.  Ils assistent parfois aux naissances ou aux soins (par exemple une biopsie) .
Il faut en parler, expliquer, être pédagogue, donner un sens aux choses et aux actes, leur donner une valeur. Ils comprennent et connaissent tout à présent, mais pour ce qui est de la tuerie non, jamais, même s’ils connaissent le terme.
Il faut forcément tuer avant de manger, pour eux c’est à présent une évidence ».

Propos recueillis par C.BROUSSEAUD, Présidente de l’AFAAD


En bonus
: 7,53 minutes avec les animaux de Stella. La petite Ernestine et sa maman, et une belle transhumance dans les vallées verdoyantes de la Creuse!
Toutes les photos illustrant cet article nous ont été fournies par Stella et sont celles de ses animaux.
Nous la remercions chaleureusement pour sa sincérité, sa gentillesse et son implication dans cette très riche entrevue.

A propos de l'auteur

AFAAD
Association en faveur de l'abattage des animaux dans la diginité. Nous nous battons pour que chaque animal soit étourdi préalablement à sa mise à mort.

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