A travers les yeux d’un veau : n° identification : FR3695101734

numéro identification texte

Madame Opportune Coste, adhérente et bénévole de l’AFAAD, impliquée depuis des années dans l’amélioration du sort réservé aux animaux de ferme a bien voulu nous offrir ce texte qu’elle a rédigé en 2005. La puissance des mots, la justesse du ton, la description d’une réalité rude et âpre sont autant d’éléments qui font de ce texte une véritable pépite.
Nous sommes heureux de le partager avec vous et remercions Opportune pour son engagement de tous les instants en faveur du respect de la vie animale.

N° IDENTIFICATION : FR3695101734

En cette saison, je n’aime guère entendre le vacarme du tracteur cahotant sur le chemin qui mène à notre herbage.
Il n’a pas de raison de venir jusqu’ici en ce moment, pas besoin de nous apporter du foin et de la paille; l’herbe est grasse, la rivière est claire, nous n’avons aucun besoin de l’assistance humaine…
Pourtant, ce sont les humains qui nous  élèvent.
Mais dès qu’ils s’approchent de nous le danger est là …
Depuis de générations, cette crainte de l’humain se transmet d’un individu à l’autre.
Une crainte ancestrale, ancrée au plus profond de nos cellules …
Mon premier contact avec un être humain, quelques heures après ma venue au monde, se résume à cette sensation d’arrachement à la vie.

Je titubais encore sur mes pattes incertaines, lorsque l’humain s’est approché, m’a passé un collier autour du cou et du nez, et m’a brutalement arraché au pis chaud et réconfortant de ma mère.
Tandis qu’il m’emportait,  j’ai pu entendre ma mère gémir : « Adieu petit, comme tous les autres, je ne te reverrai jamais … Prends garde à  eux ! »

À peine m’a t’il enfermé dans ma cage individuelle d’élevage, l’humain me fait mal, (j’apprendrai ensuite qu’il s’agit d’une piqûre pour ma bonne santé), et mutile mes oreilles pour y accrocher ce qui sera dorénavant mon matricule.
Au loin, j’entends les meuglements de mes congénères, isolés eux aussi, dans leur cage en plastique, ces boxes individuels qui nous préservent, paraît–il, de tout contact contaminant entre nous …

Et pourtant, c’est de contact dont nous aurions besoin pour supporter la douloureuse séparation d’avec notre mère. De ces mufles chauds et mouillés léchant notre pelage de nouveau-né. Besoin de tenter entre nous de nous réchauffer l’âme, pour résister à ce frisson glacial qui, installé maintenant dans nos gènes, nous parle de la peur de l’avenir, de ce destin figé par l’humain, et qui déjà, nous inquiète…

Les mois ont passé, un certain calme s’est installé; les cages en plastique ont laissé place à de vastes stabulations confortables où nous pouvons nous ébattre ensemble. La nourriture est abondante; on pourrait presque parler de sérénité lorsque les barrières s’ouvrent pour nous laisser brouter l’herbe tendre du printemps dans les herbages avoisinant la ferme.

La première fois que j’ai entendu le tracteur dans le chemin, et vu s’installer les barrières de contention dans le pré, j’ai cru à une distribution supplémentaire de ce délicieux mélange de céréales qu’on nous apporte quotidiennement en hiver.
J’ai accouru, au galop, pour être parmi les premiers servis…
Ensuite, mon cerveau a préféré oublier; je ne me souviens que de cet homme en blouse verte, aux mains gantées, et de cette douleur atroce, là, entre mes cuisses.

La voix de la terreur ancestrale s’est faite plus présente encore au fond de mon ventre.
C’est terrible d’avoir si peur…

Alors, aujourd’hui, quand une nouvelle fois j’entends arriver le tracteur, quand je vois à nouveau  s’installer le piège de contention, ce sont toutes mes cellules qui hurlent de terreur.

Les aiguillons électriques, si douloureux, nous obligent à nous précipiter entre les barrières, puis à nous hisser sur un plan incliné vers un espace clos et sombre, qu’un peu de paille au sol tente de nous faire passer pour une étable.
Deux d’entre nous sont tombés en montant : nous n’avons d’autre choix que de les piétiner en nous entassant dans le camion, poussés par les cris et les coups.
Leur douleur sera longue, pendant toutes ces heures où la machine bruyante nous emporte en pleine chaleur vers un lendemain qui nous échappe.
Ils ont mal, nous avons soif, nous avons peur.
Pourquoi nous enfermer si serrés dans ce minuscule espace étouffant et instable où nous sommes, à chaque virage, jetés les uns contre les autres ?
Quand le bruit s’arrête enfin et que le jour apparaît au fond du camion, nous ne sommes déjà plus rien.
Anéantis par la peur, la douleur, la fatigue, nous nous laissons conduire à grands coups de bâton vers de longs couloirs puis des stabulations.

Nous n’avons même plus la force de reprendre espoir, dans ces étables aménagées où nous pouvons enfin boire et nous coucher sur une litière à peu près confortable.
Nous ne sommes plus que battements de cœur, meuglements angoissés, respirations courtes, angoisse au ventre.
Au petit matin, dans la lumière incertaine de ce nouveau jour, les bruits ont repris, inconnus…
Les barrières s’ouvrent, les couloirs se succèdent, sans que, cette fois, trop de brutalité n’accompagne notre guidage.
Devant moi, un grand rideau, comme un écran.
Je ne vois rien, mais je sens cette odeur, cette odeur de …, quelle est cette odeur ?…Pourquoi ai-je si peur ?

Tous mes muscles se nouent, chaque goutte de mon sang crie sa peur de l’inconnu.
Je n’ai pas le temps de  chercher quelle est l’origine de cette odeur si terrifiante ; le rideau s’est ouvert, me voilà dans un minuscule espace clos dont seule ma tête peut dépasser.
Un homme en blanc s’approche; dans sa main droite un objet métallique que je n’ai encore jamais vu.
Ses doigts effleurent mon front, peut-être va t-il me caresser doucement entre les deux yeux, dans ce petit creux de peau, là où le contact donne tant de douceur et d’apaisement.
Et si finalement cet homme là était bon et caressant …ma respiration se calme, les battements de mon cœur ralentissent ; je n’ai plus peur.

Il approche sa main, le métal est froid sur ma peau …

Madame Opportune Coste. 2005

A propos de l'auteur

AFAAD
Association en faveur de l'abattage des animaux dans la diginité. Nous nous battons pour que chaque animal soit étourdi préalablement à sa mise à mort.

Soyez le premier à commenter cet article sur "A travers les yeux d’un veau : n° identification : FR3695101734"

Laisser un commentaire